Réminiscences. Episode 11.

Publié le par Cyril Poujoulat

                                                                        32

 

                                     Julie Bardaillan avait appelé Thomas, vers 13h… Celui-ci était en train de ranger les restes du pique nique lorsque les vibrations de son portable attirèrent son attention.

                                     La voix de Julie au téléphone était « blanche ». Rapidement, Thomas comprit l’origine de cette angoisse.

                                     La formation avait été annulée pour toute la journée. Certaines personnes dans le groupe étaient des proches de Véronique Bazin. Le choc avait été rude. Lemours avait du faire appel à la Cellule d’Urgence Médico Psychologique de l’hôpital. Personne ne se sentait de recommencer les cours … En tout cas, pas aujourd’hui…

Julie avait retrouvé Thomas, et tous deux étaient allés se promener rue du Commerce. Elle avait acheté quelques vêtements pour Arthur et Clara, tentant ainsi de s’occuper l’esprit… Ses efforts avaient été vains. Un mélange des évènements présents et passés s’affrontait dans ses pensées… Pourquoi se trouvait elle encore mêlée à une aussi sordide affaire ?...Pourquoi elle ?...

Julie n’avait pas de réponse.

Elle ne voulait pas se faire entraîner dans de nouvelles péripéties. Thomas avait eu de la chance la dernière fois. Et Julie savait qu’il valait mieux éviter de trop provoquer la chance…

Et pourtant….

Quelque chose titillait son intellect… un quelque chose qu’elle ne parvenait pas à distinguer… Quelque chose qu’elle avait vu ou entendu dans la matinée…

                                     La soirée se passa sur le canapé, avec les enfants. Clara avait supplié pour regarder une série télévisée… Arthur, bon public, avait suivi, enthousiaste…

Vers 22h45, Julie et Thomas couchèrent les enfants et s’installèrent dans leur lit pour lire un peu avant de s’endormir. Thomas avait commencé le dernier Maxime Chattam. Julie ne comprenait pas comment il pouvait lire des romans aussi effrayants après avoir vécu des faits similaires, mais Thomas était un homme et la psychologie masculine lui échappait parfois comme elle aimait le rappeler à son mari.

                                    Julie, elle, avait bien essayé de lire un magasine, mais son esprit était ailleurs…

Ils éteignirent les lumières sur le coup des 01h du matin… Thomas s’endormit rapidement tenant Julie entre ses bras. Celle-ci était restée les yeux « plein phare » un bon moment… Puis elle avait sombré, elle aussi.

                                    03h15… Julie Bardaillan ouvrit soudainement les yeux dans l’obscurité. Sa respiration était saccadée, rapide. Son regard dans la pénombre traduisait tout l’étonnement et l’incrédulité qu’elle ressentait face aux pensées qui l’assaillaient. Elle resta un moment ainsi, à moitié assise, en appui sur le coude, la bouche entre-ouverte. Puis, reprenant ses esprits, sa respiration retrouva son rythme normal.

Julie savait désormais ce qui la tracassait dans sa matinée passée à Fortin…

 

                                                                            33

 

                                      Claire Samson posa son doigt sur l’interrupteur tout en retirant sa clef de la serrure. Mais rien ne se passa.

-« Merde !.... », jura t elle.

Claire connaissait bien son appartement flottant et savait que l’installation électrique avait comme désagréable habitude de faire sauter les plombs plus que de raison.

Elle ne fit pas immédiatement le lien avec la lumière allumée chez son voisin.

Elle se dirigea à tâtons vers le compteur électrique situé à l’avant.

Son bras droit se souleva sans qu’elle ne l’ait souhaité, tandis que son genou gauche se dérobait sous elle. La clef de bras pratiquée fut rapide, lui arrachant un cri de douleur et de surprise. Son corps se retrouva projeté en avant contre le mur. Celui-ci arrêta net l’élan de Claire, lui coupant la respiration. Son corps était fermement  plaqué contre la paroi. Un avant bras lui maintenait le visage contre le mur tandis qu’une main lui appuyait avec force et précision dans ses lombes, lui arrachant un gémissement.

Elle l’entendit alors pour la première fois. Une voix grave, sans vie, sans âme… Sans la moindre compassion…

C’était lui… Le tueur des « suppliciées »…

C’est Fuers qui avait trouvé ce surnom. Il était resté…

-« Alors Mlle Samson… On rentre seule ?... Ce n’est pas très prudent !... Surtout avec un petit cul comme le tien… », lui dit il sur un ton grivois à l’oreille.

Claire avait tous les sens en éveil. Les années de formation, d’entraînement revinrent… comme par miracle. Elle perçu immédiatement le petit relâchement dans l’étreinte de son agresseur tandis qu’il se penchait pour lui parler.

La main de celui-ci s’était déjà posée sur ses fesses… Elle n’eut pas le loisir d’aller plus loin. Claire avait réussi à dégager un de ses coudes. Dans un mouvement de recul très violent, celui-ci s’enfonça dans l’abdomen de l’homme plaqué contre elle.

La surprise tout autant que la douleur lui firent lâcher prise. Claire saisit sa chance immédiatement, malgré la peur… la décharge d’adrénaline dans tout son corps la galvanisait. Elle se dégagea rapidement dans l’obscurité et décocha un coup de pied rotatif qui atteignit François Langeon sur le côté droit de la cage thoracique. Le deuxième coup de pied porta à hauteur du genou de celui-ci, le forçant à se fléchir sous le coup de la douleur. Claire enchaîna au jugé avec une série de coups de poings au visage.

S’il n’y avait eu l’obscurité les coups auraient probablement portés, mettant Langeon hors d’état de nuire…

S’il n’y avait eu l’obscurité,François Langeon aurait pu voir le visage incrédule et rageur de Claire au moment où elle sentit son poing glisser sur son épaule…

Celui-ci bien que sonné par l’attaque de la jeune femme déplia son bras avec puissance dans un mouvement de balayage horizontal. Son poing, dur comme une masse heurta violemment l’arcade sourcilière et la tempe de Claire. Celle-ci fut presque mise KO tant la violence du coup était importante. Elle fut projetée sur la petite table en verre que lui avait offert Louis pour son anniversaire. Le plateau se rompît avec fracas. Claire ressentit une violente douleur dans la cuisse droite. Le verre avait entaillé le jean qu’elle portait à hauteur de la cuisse. Elle sentit rapidement, malgré l’obscurité le liquide chaud se répandre sur sa cuisse…

Elle tenta de se redresser, mais ses yeux ne percevaient que de petits éclats de lumière blanche… sa vue était trouble… Elle du se retenir à ce qu’elle perçu comme étant son canapé…La tête lui tournait… Elle avait envie de vomir…

Langeon s’était redressé… Il se tenait au dessus d’elle. Ses yeux étaient habitués à l’obscurité.

-« Il est temps d’en finir petite pute… Tu vas adorer ce que j’ai prévu pour toi… On prendra tout notre temps…. », lui dit il tandis qu’il armait son poing…

 

                                 Un spectre blanc balaya la pièce, révélant les silhouettes de Claire et de Langeon.

-« Hey !! Qui êtes vous ??... Claire !?... Qu’est ce qui se passe ?? », lança Louis De Fay, sur un ton qui se voulait dissuasif. Celui ci se tenait devant l’entrée, enveloppé dans un peignoir et tenait à la main une lampe torche.

Il n’eut pas le temps d’en rajouter. Le corps de Langeon s’était déplié rapidement. Celui-ci balaya l’air d’un coup de pied qui fit éclater les lèvres et la joue gauche de Louis.

L’impact passé, il se redressa, à demi conscient. Il sentit le flot de sang se répandre dans sa bouche et se mélanger aux dents déchaussées et cassées  qui lui avaient blessées les joues et la langue lors du choc. Une multitude de gouttelettes de sang avaient été projetées dans la pénombre.

Incapable de réagir, il laissa échapper sa lampe torche sur le sol. Le rayon de lumière balaya la pièce puis le plafond avant de se fixer sur le mur de droite.   

Il sentit deux bras enserrer violement son cou. Il ne put retenir le puissant mouvement rotatif. Le craquement de ses vertèbres cervicales et leur rupture fut le dernier son que son esprit put analyser. Un éclat de douleur lui traversa toute la colonne vertébrale… son corps s’affaissa sans un bruit.

Langeon pivota sur lui-même pour se retourner en direction de Claire, lorsque celle-ci s’élança, le coude en avant, en direction de la porte d’entrée.

Claire Samson avait très bien comprit qu’elle était inférieure à son agresseur en cas de confrontation physique directe. L’effet de surprise ne lui avait que très temporairement profité…

Son coude pris Langeon au niveau de l’épaule le faisant basculer sur le côté dans un geignement… Mue par un instinct primaire de survie, elle sauta par-dessus le corps de son ami Louis, gisant sur le sol tel un pantin désarticulé, et s’enfuie au dehors en heurtant violemment au passage le chambranle de la porte…

A l’extérieur, l’air était vif et la pluie avait reprit à nouveau…

La lueur des réverbères se reflétait sur les pavés mouillés et polis par le temps. Claire sentit l’air froid de la nuit envahir ses poumons tandis qu’elle essayait de maîtriser sa respiration. Le quai était désert. Quelques péniches étaient amarrées un peu plus loin, mais aucune ne semblait habitée. La grande majorité de celles ci servaient occasionnellement pour des salons ou comme salle de réception. Toutes les lumières étaient éteintes.

Claire s’élança le long du quai. Un rapide coup d’œil sur sa moto la dissuada de tenter de la prendre. Son agresseur ne lui en laisserait pas le temps… Un deuxième coup d’œil en arrière… Il était là… Dans l’encadrement de la porte s’élançant déjà à sa poursuite. Une bouffée de terreur la gagna. Elle revit les corps mutilés des jeunes femmes qu’ils avaient retrouvées. Claire hurla d’une voix rageuse et étranglée tout en accélérant en direction du passage la ramenant vers le boulevard et sa circulation. Ses foulées étaient rapides. Les heures de gymnastique, de piscine et de courses à pieds montraient leur bienfait. Claire progressait aussi vite que ses muscles le lui permettaient. L’intensité de la douleur dans sa cuisse blessée était insignifiante. Elle ne la ressentait plus. Elle ne fixait que le plan incliné lui permettant de s’échapper tout en accélérant son rythme. Sa poitrine lui faisait mal, ses poumons la brulaient.

Elle ne le voyait pas, mais elle le savait derrière elle… proche…

Claire allait atteindre la rampe lorsque sa cheville gauche partit sur le côté en pleine course, la déstabilisant. Elle perdit l’équilibre pour aller s’affaler de tout son long sur les pavés. Elle sentit un craquement dans son poignet droit lors de la réception. La douleur lui vrilla la main et gagna rapidement tout son bras. A nouveau, elle gémit de douleur.

Elle se retourna, le souffle court en direction de la rampe. Il était là. Son visage était partiellement caché par l’obscurité mais elle devinait son sourire de contentement. François Langeon bloquait l’accès à la rampe et s’avançait vers elle. Il avait rejoint Claire en fin de course et n’avait eu qu’à la déséquilibrer en lui faisant basculer le pied de sa main.

Claire regarda rapidement autour d’elle. Il n’y avait pas d’échappatoire. Elle se rua alors, en désespoir de cause, sur le ponton derrière elle, sautant maladroitement la barrière qui en interdisait l’accès et tenta de gagner la péniche amarrée un peu plus loin.

Elle allait s’engager sur la passerelle menant à celle-ci, lorsque deux mains la saisirent par les épaules et la firent basculer en arrière, l’envoyant à terre. Claire vit Langeon penché au dessus d’elle.

-« Tu es à moi maintenant… », lâcha t il, essoufflé.

Elle tenta de sa main valide de lui asséner un crochet qu’il évita. Il du pour cela la lâcher temporairement…

Malgré sa vision troublée par le coup reçu dans la tempe, Claire en profita, et enchaîna aussitôt. Elle se redressa légèrement en prenant appui sur son coude gauche et décocha un violent coup de pieds entre les jambes de Langeon.

Celui-ci s’effondra sur elle dans un grognement de douleur, tentant à la fois de la saisir et de protéger ses organes génitaux endoloris.

Claire se dégagea et tenta à nouveau de gagner la péniche amarrée.

François Langeon, malgré la douleur s’était redressé et reprenait sa charge. Il se saisit d’une gaffe sur le ponton et utilisa le crochet de celle-ci pour retenir Claire alors que celle-ci allait tenter de gagner l’échelle menant au pont supérieur. Celle-ci l’évita et gravit, en s’aidant de ses mains, les barreaux de l’échelle. Le pont supérieur était désert. Pas la moindre arme permettant à Claire de renverser la supériorité physique de son poursuivant. Elle se retourna et le vit armé de sa gaffe, se dirigeant lentement vers elle tout en verrouillant les possibilités pour elle de s’échapper à nouveau.

Claire réalisa qu’elle ne pouvait plus fuir. C’est alors qu’elle les remarqua… Elles étaient comme elle les avait imaginées… Son regard venait de se poser sur les mains déformées et parcourues de terribles cicatrices de son agresseur. Elle avait raison… depuis le début… Une bien maigre consolation en cet instant se dit elle. Elle recula contre le bastingage tout en scrutant les remous de la Seine dans l’obscurité. Il y avait environ cinq mètres de hauteur. L’eau en cette saison ne devait pas dépasser les huit ou dix degrés et elle savait les courants violents. Son œil droit était presque obstrué par l’hématome en formation et son poignet lui envoyait des décharges terriblement douloureuses.

Langeon l’observa pendant une ou deux secondes, le temps semblant suspendu.

-« Tu sais te battre ma jolie… Tu sais faire mal…Moi aussi…Tu verras… », dit il en resserrant l’espace le séparant de la jeune femme.

Claire Samson regarda machinalement le ciel. Des gouttes de pluies lui couvraient le visage. Tout autour d’eux, les lueurs blafardes des réverbères tentaient de gagner un peu de place sur l’obscurité. Elle enjamba alors rapidement la barrière la séparant du vide et s’élança à la rencontre de l’eau. Son corps recroquevillé heurta violemment la surface glacée des eaux de la Seine. Elle disparu dans les ténèbres en retenant sa respiration et tenta de s’éloigner de la zone où elle avait plongée.

Sur le pont, François Langeon était stupéfait. Passé un moment de flottement, il enfonça rapidement sa main dans son blouson et en ressortit l’arme qu’il gardait toujours avec lui. Celle-ci était équipée d’un silencieux. Langeon repéra rapidement le point d’entrée dans l’eau de Claire et vida son chargeur tout autour de l’endroit ou Claire avait disparue. Le silence ne fut que très légèrement troublé par les « plops » du silencieux alors que l’automatique vomissait la mort.

Sous l’eau, Claire était aveugle… sans repères dans les eaux sombres… Le froid forma rapidement un étau l’enveloppant tel un linceul. Les courants l’entrainaient vers le fond. Claire tenta désespérément de lutter mais ses blessures l’handicapaient. Malgré ses années de compétition nautique, elle sentait ses forces l’abandonner. Sa cage thoracique lui semblait être sur le point d’imploser. C’est alors que sa main creva enfin la surface de l’eau… elle était à environ trente ou quarante mètres de la péniche…mais les courants l’entrainaient à nouveau. Elle sentit ses jambes, puis ses bras s’engourdir… Elle était épuisée… Elle bu la tasse… une fois…puis deux… Elle eut une vision de la dernière victime, fugace…, puis de sa mère, absente lors de la remise de son insigne…, de Kérouec enfin… puis, ce fut le néant…

A SUIVRE...

Publié dans Roman

Commenter cet article